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samedi 1 février 2014

Le désert

Dans sa perception du désert, Hélie Denoix de Saint Marc rejoint ici la vision métaphysique de Saint-Exupéry, Lawrence, Monod ou Thesiger entre autres. Mais, ses sens exacerbés par l'intensité de la guerre humaine et l'expérience initiatique de la jungle indochinoise, le désert lui apparaît ici comme un athanor dans le creuset duquel l'âme humaine semble n'avoir d'autre choix que de sublimer ou disparaître...
Erwan Castel, Cayenne le 1er février 2014


"Dans le désert, j’avais fait l’expérience d’une liberté impossible dans le onde civilisé, d’une vie allégée de tout bien personnel et appris qu’en fait ce qui n’est pas de première nécessité encombre.
Nous étions dans le vrai désert, là où les différences de race et de couleur, de richesse et de prestige social, sont dénuées de toute signification – ou presque ; là où les masques de l’affectation tombent, et où seules apparaissent les vertus fondamentales. Là où les hommes se rapprochent les uns des autres."

Wilfred Thesiger (1910-2003)



" Il arrive parfois que le souffle de Dieu nous frôle. je me souviens d'une opération dans le sud de l'Algérie, aux limites du désert. (...)
Comment retracer par des mots ce que furent pour nous ces quelques heures passées à contempler, depuis les limites de l'oasis, les grands espaces fauves, qui s'enfuient en vagues successives, jusqu'à l'infini, dévorés par le soleil, où tout se consume depuis des siècles dans une incandescence immobile ?

La jungle par sa démesure et sa violence reste en moi comme la métaphore de la condition humaine : simples mortels avançant inexorablement vers leur fin, nous sommes à peine des insectes dans cet océan de sève. Le désert nous renvoie à une autre nécessité : habiter d'une présence la désolation de l'existence, entrer en relation avec tout ce qui est grand dans l'Homme, guetter l'aube sous le globe étincelant de la nuit...

Dans le désert, tout est tranchant, aigu, limpide. C’est  un  monde sans  objet  et sans plaisirs,  où l’Homme est rendu à lui-même. Les chaussures se craquellent, la peau se tanne,  les lèvres deviennent comme une écorce. Le désert érode ce qu’il touche. Tout se disloque. Et pourtant la voix intérieure fait entendre son murmure. 

J'entendais battre mon coeur,vide et solitaire. Le silence du désert ne ressemble à aucun autre. c'est une présence frémissante de vent et de chaleur, et pourtant calme, vide, sèche. Le miracle de la vie humaine ne m'est jamais apparu si nettement. Dans ce paysage ravagé et lisse, quelques touffes d'acacia, un arbuste, une trace de chameau, deux pierres déplacées sur une piste, restent l'image la plus pure que j'ai rencontrée de Dieu. "

Hélie Denoix de Saint Marc 
    " Les sentinelles du soir " Les arènes 1999


" Au sommet des falaises rouges, nous nous arrêtions parfois, émus par la beauté à perte de vue. Le vent et les odeurs du désert nous accompagnaient. (...)

Les abords du désert me ramenaient aux espoirs de ma jeunesse, quand je ne connaissais de la vie que des rêves, un idéal sans contours, héroïque, immaculé. Cette beauté était à la mesure de mon innocence de quinze ans. Je trouvais également dans l'immensité minérale un écho aux questions que je portais depuis la déportation sur le sens de la vie, continuellement écrasé par tant de non sens. Ce dépouillement me plaisait. (...)
Adossé à un rocher glacé, la tête levée vers la voûte des étoiles - plus on va vers le Sud plus le firmament éclate - je goûtais le dépouillement de toutes les pesanteurs de l'existence, quand on n'est plus qu'une poussière négligeable dans l'infini du cosmos et du désert. Même les souvenirs s'effaçaient de ma mémoire. "

Hélie Denoix de Saint Marc 
    " Mémoires les champs de braise" Perrin 1995

Hélie de Saint Marc..."sous le soleil brûlant de l'Algérie",
photo publiée avec l'aimable autorisation de Ronan de Bellecombe

"Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir la grâce de Dieu ; c'est là qu'on se vide, qu'on chasse de soi tout ce qui n'est pas Dieu et qu'on vide complètement cette petite maison de notre âme pour laisser toute la place à Dieu seul. Les Hébreux ont passé par le désert, Moïse y a vécu avant de recevoir sa mission, saint Paul, saint Jean Chrysostome se sont aussi préparés au désert... C'est un temps de grâce, c'est une période par laquelle toute âme qui veut porter des fruits doit nécessairement passer. Il lui faut ce silence, ce recueillement, cet oubli de tout le créé, au milieu desquels Dieu établit son règne et forme en elle l'esprit intérieur : la vie intime avec Dieu, la conversation de l'âme avec Dieu dans la foi, l'espérance et la charité. Plus tard l'âme produira des fruits exactement dans la mesure où l'homme intérieur se sera formé en elle" 

Charles de Foucauld (1858-1916)
Lettre au Père Jérôme du 19 mai 1898




vendredi 31 janvier 2014

Le courage du soldat


" Le courage du soldat est inséparable de celui des autres. Il fait partie d'une chaîne humaine, et il n'y a pas de salut individuel. C'est pourquoi le courage est pour lui un sentiment qui s'organise, qu'on entretient comme des fusils. On lui dit de se battre et il se bat. On lui dit de mourir et il meurt. Il pratique cet étrange courage qu'il faut pour basculer de l'autre côté de la vie sans une larme.

Les soldats qui vous disent qu'ils n'ont jamais connu la peur vous mentent. Ou peut-être ont-ils traversé la guerre en zombies. c'est l'incandescence qui porte le soldat et ce courage là ressemble à une expérience mystique : pour que la lumière jaillisse, il faut bien qu'un peu de soi brûle et se consume. Teilhard de Chardin a écrit : " Tous les enchantements de l'Orient, toute la richesse spirituelle de Paris ne valent pas la boue de Douaumont." Il avait compris l'humilité déchirante de la guerre.

Le soldat connaît un combat intérieur dont il ne parle pas. Il y a d’abord ces interminables heures d’attente et de transport, l’anxiété, les tripes nouées, ces vagues pensées que l’on remue sur   le destin, l’absurdité de la vie, sa fragilité; ces souvenirs que l’on écarte pour ne pas faiblir. Il y a ces lieux inconnus que l’on scrute avec intensité, ces marais humides dans lesquels on va jouer sa vie, l'ennemi insaisissable qui se tient là, à deux kilomètres derrière ces plumeaux de palmiers, à l'autre bout du monde.

Hélie Denoix de Saint Marc, à gauche sur la photo, publiée avec l’autorisation aimable de Ronan de Bellecombe
Et puis l'assaut, dans les clameurs qui donnent du courage... L'action brutale où la peur n'a pas sa place... L'inconscience, la rage, parfois le corps à corps, les gestes seconds, la lucidité de médium, la violence qui se libère en soi, les flammes qui sortent des armes et fendent l'air...

Les minutes s'impriment dans la mémoire comme dans la cire. Après, le film se déroule encore et encore. Le soldat a le cerveau d'un accidenté de la route, qui vient de quitter l'asphalte et qui, de tonneau en tonneau, revoit des images en accéléré. 
Les mains des camarades qui se lèvent, les regards muets, les tires, les hurlements, les mots crus et simples des hommes après le danger... Et puis ces soirs désolés où l'on compte les morts. Ravaler ses larmes, enfouir sa tête dans ses mains, serrer les poings. Et de nouveau attendre...

Ce long compagnonnage avec le courage m'a été utile en prison et lorsque je suis tombé malade, à la fin des années soixante dix. Les heures tombaient une à une dans le silence. Je m’avançais sur les rebords du vertige, lorsque la tentation de céder était trop forte. Je pensais alors à la nuit du tunnel et à mes frères de malheur, aux heures d'attente dans les carlingues avant de sauter, et à ma mère devant son ouvrage, avec son aiguille, point par point, dans la lumière pâle de l'hiver. Alors je marchais intérieurement, une respiration après l'autre, pour atteindre la terre ferme, où l'angoisse lâchait prise.

Ce courage-là me sera sans doute nécessaire en approchant de la mort. J'ai suffisamment vécu pour savoir que mes victoires passées ne me garantissent pas contre l'affolement final. Chacun rejoue sa vie jusqu'à la dernière seconde. C'est sans doute à ce moment là qu'il me faudra retrouver une dernière fois, le courage de ma mère, son sourire et son regard vert."


Hélie Denoix de Saint Marc, "Les sentinelles du soir" Les arènes 1999

Photo publiée avec l’autorisation aimable de Ronan de Bellecombe




vendredi 24 janvier 2014

Le miroir de notre perception intérieure

Les montagnes de Nghia Lo


Hélie de Saint Marc en Indochine
De juillet 1951 à mai 1953, le capitaine Hélie Denoix de Saint Marc effectue son deuxième séjour en Indochine. Affecté au 2ème Bataillon Etranger de Parachutistes du Capitaine Raffali, il y commande la CIPLE (Compagnie Indochinoise Parachutiste Légion Étrangère), composée de volontaires vietnamiens.

Au cours de ce séjour, Hélie Denoix de Saint Marc participe à des opérations d'envergure menées par le corps expéditionnaire français d’Extrême Orient que le Général De Lattre vient de reprendre en main en décembre 1950, après les graves revers subis sur la RC4 (Dong Khê, Cao Bang, That Ke notamment)

Le général Giap, grisé par la bataille victorieuse de la RC 4, lance précipitamment ses divisions Viêt-minh au début de l'année 1951 dans une grande offensive au Nord Ouest d'Hanoï...

C'est d'abord la bataille de Vinh Yen du 13 au 18 janvier 1951 où le Viêt-minh est écrasé, puis la bataille de Mao Khé du 29 au 31 mars 195, où le Viêt-minh est repoussé. Face à la résistance victorieuse des français, Giap se tourne vers la région du Delta où il lance sa troisième offensive, c'est la  bataille du Day, du 29 mai au 7 juin 195, où là encore les français repoussent victorieusement les attaques nocturnes des viets.

Depuis que le Viêt-minh, a abandonné la guérilla pour des offensives de grandes envergures la guerre d'Indochine a changé de dimension, let malgré ses défaites Giap, fort de ses effectifs pléthoriques se jette fin septembre 1951, dans une nouvelle offensive au Nord Ouest de Hanoï, entre la Rivière Rouge et la Rivière Noire et dont l'objectif principal est le poste de Nghia Lo. Cette bataille qui se déroule du 28 septembre au 10 octobre est décisive et brise définitivement l'offensive de Giap. 

Photo publié avec l'aimable autorisation de Ronan de Bellecombe

Le Capitaine Hélie Denoix de Saint Marc, est alors engagé avec la CIPLE au plus fort des combats, qui se déroulent dans une décor montagneux et luxuriant aux collines escarpées, et le hommes aux âmes dénudées par la guerre, vont se fondre et se confondre dans ce décor mythique des montagnes du Vietnam.


"Composer avec l'ordre du monde"

A la guerre, que seuls les combattants peuvent comprendre objectivement, on dit souvent "le terrain commande", et cet adage n'est pas seulement une réalité stratégique, tactique ou technique... et l'environnement dans lequel le soldat se fond et se confond, imprègne son éthique en lui imposant ses règles immuables. 

Alors qu'autrefois, l'hiver ou un sommet pouvaient décider du sort d'une guerre ou d'une bataille, aujourd'hui, même s'il influence toujours ses choix, l'armée moderne cherche a se soustraire des contraintes du terrain. L'aviation devient les "sommets" dominant les champs de bataille, les satellites et les drones remplacent les observateurs, et les bombardements peuvent même effacer une forêt de la carte... 

Mais le Vietnam hier, ou l'Afghanistan aujourd'hui, sont là pour nous rappeler que le terrain commande et commandera toujours, et peut donner la victoire à ceux qui le respectent et s'imprègnent de son ordre. 
L'esprit qui doit animer un combat ne peut être que localiste et traditionnel Et le soldat, même moderne, ne dominera son adversaire que s'il comprend son paysage, car ce dernier est le creuset de sa culture, son mental, sa volonté et donc de sa perception du combat

Les guerres récentes sont des victoires de la technologie plus que de la volonté, et aujourd'hui les talibans dans leur montagne ou les touaregs dans leur désert continuent de défier la suprématie technologique et l'orgueil du Nouvel Ordre Mondial. Car les combattants, comme ceux des forces spéciales par exemple, qui, sur le terrain composent encore avec les pentes escarpées, les espaces découverts, ou l'obscurité des forêts, savent que la victoire finale est aussi et surtout une affaire d'adaptation au terrain, de volonté guerrière, et d'humilité humaine...

Ainsi de l'Indochine, lors de cette bataille du Tonkin en 1951, où l'intensité de la guerre n'a d'égale que celle de la nature où elle souffle, et le combattant s'il veut dominer la première doit comprendre et se soumettre à la seconde afin de "se retrouver dans un élément à la hauteur de ses émotions intérieures."

Erwan Castel, Régina le 24 janvier 2014


" Les paysages nous attirent dans la mesure où 
ils sont le miroir de notre perception intérieure." 


" Je pourrais décrire pendant des heures ces étranges montagnes de la Haute Région qui se dressaient abrupts comme des rochers en pleine mer, ces reliefs déchiquetés, ces cathédrales de jungle perdues dans le ciel nuageux. Il était impossible de trouver un arpent de terre sans un torrent de mousse. On y voyait des arbres qui semblaient plantés dans l'eau. jamais je n'ai rencontré une nature aussi violente. "

NGHIA LO - 1951 - Photo publiée avec l'aimable autorisation de Ronan de Bellecombe

" Les montagnes du Tonkin étaient un livre ouvert, dans lequel je cherchais à comprendre le sens de la condition humaine. En déportation, j'avais connu la démesure des hommes, cet absolu du mal qui demeure en chaque être humain. La jungle était aussi violente et insensée que la folie de Buchenwald. Mais sa fécondité était à la hauteur de son pouvoir de destruction. "

NGHIA LO - 1951 - Photo publiée avec l'aimable autorisation de Ronan de Bellecombe

" Nous pouvions marcher des jours entiers sous les arbres comme si nous étions dans la nuit, dans l'humus, dans l'eau qui suintait de la pierre, au milieu des cris des oiseaux et des odeurs magnifiques. J'avais parfois l'impression qu'en posant la main contre un tronc d'arbre, j'aurais pu sentir battre la sève. Je me retrouvais dans un élément à la hauteur de mes émotions intérieures. 
(...) Les calcaires de la Haute Région empêchaient l'homme de se croire le maître des choses. que pouvait espérer un homme seul face au déchaînement de la mousson ou à la force des lianes qui pouvaient briser les rochers ? "

NGHIA LO - 1951 - Photo publiée avec l'aimable autorisation de Ronan de Bellecombe

(...) " Vivre dans ce décor-là obligeait à composer avec l'ordre du monde. La volonté de puissance était absurde. Les hommes de ce pays possédaient ainsi une sagesse que je n'ai retrouvé nulle part ailleurs. (...) Vivre et mourir ne sont qu'un seul élan, et l'éternité se lit dans l'instant. La nature les prévenait de ces illusions qui sont les nôtres. Ils étaient provisoires car la puissance n'est pas humaine. " 


" Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. 
Les citadelles de l'esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. "


VIETNAM -1996 - 
Jacques Allaire et Hélie de Saint Marc sur la route des souvenirs
Photo publiée avec l'aimable autorisation de Ronan de Bellecombe


Les extraits sont du livre  "Les sentinelles du soir" de Hélie de Saint Marc - Edition Les Arènes 1999


dimanche 13 octobre 2013

Un homme sans peur ni soupir

Pour la page "Centurions"

L'article en format PDF ici : HDSM 1952-02-10 - Mort de l'Adjudant Bonnin
Les sources de l'article : 
"Les Champs de Braise", 1995; "Les sentinelles du soir", 1999; "L'aventure et l'espérance", 2010. Hélie de Saint Marc
et "Le fanion vert et rouge" :http://www.fanion-vert-rouge.info/biographie/bonnin2.htm